Vous qui avez dû (Ryôkan)

Hospitalité pour le Pèlerin

Arbrealettres




Vous qui avez dû
par la petite pluie froide
vous laisser mouiller,
pour venir jusqu’en ce lieu,
que vous puis-je donc offrir ?

(Ryôkan)

***

Recueil: Ô pruniers en fleur
Traduction: Alain-Louis Colas
Editions: Folio

Voir l’article original

Laisse entrer le vent (Kathleen Raine)

Soleil noir

Arbrealettres



Laisse entrer le vent
Laisse entrer la pluie
Laisse entrer la lande cette nuit,

L’orage bat contre ma vitre,
La nuit se dresse au pied de mon lit,
Laisse entrer la peur,
Laisse entrer la douleur,
Laisse entrer les arbres qui se tordent et gémissent,
Laisse entrer le nord cette nuit.

Laisse entrer la puissance sans nom et sans forme
Qui frappe à la porte,
Laisse entrer la glace, laisse entrer la neige,
La fée funeste qui hurle sur- la lande,
Le buisson de fougère sur la colline déserte,
Laisse entrer les morts cette nuit.

Le fantôme qui siffle derrière le muret de pierres,
Les morts qui pourrissent dans la fondrière,
Laisse entrer la foule des ancêtres,
Le désir inassouvi,
Laisse entrer le spectre du seigneur mort,
Laisse entrer les jamais nés cette nuit.

Laisse entrer
Laisse entrer
Laisse entrer
le froid,
l’humide,
la solitude,
les vivants,
les morts,
les…

Voir l’article original 580 mots de plus

Jacques Chessex – Je n’ai pas de sens

« Le temps du poème « 

BEAUTY WILL SAVE THE WORLD

Je n’ai pas de sens
Dit le poème ce matin
Je suis pareil à d’autres exercices
Que tu fais à l’aube
Les mots y comptent peu
Ou la pensée
C’est le geste de me rassembler
Qui importe
Le seul rassemblement qui compte

L’oiseau le traverse, ou le vent
Je ne sais comment je les oublierai
Le temps du poème passera
Je l’userai, je l’oublierai

Tu vois seule demeure cette nécessité
De faire le vide et d’opposer à la pensée
Toujours décevante
Le sentiment rassemblé de mon être

***

Jacques Chessex (1934-2009)Le désir de la neige (Grasset, 2002)

Voir l’article original

La mort du loup

Alfred de VIGNY
1797 – 1863

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adoraient les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

https://www.bonjourpoesie.fr/lesgrandsclassiques/poemes/alfred_de_vigny/la_mort_du_loup

Axel Kahn, généticien, président de la Ligue contre le cancer, médecin, généticien et essayiste, atteint d’un cancer en phase terminale.

15.32 : mon totem

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

  • Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
    Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
    Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,
    A force de rester studieuse et pensive,
    Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
    Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
    Gémir, pleurer, prier est également lâche.
    Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
    Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
    Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Merci cher Monsieur Axel Kahn, de votre combat tout au long de votre vie,

merci de nous offrir ce très beau texte qui accompagne votre ultime combat.

Ancolie ou «gants de Notre-Dame», belle mais toxique

DIFFICILE…

Musique des mots, l’âme, du coeur.

EN VERS ET CONTRE TOUT

…je regarde
ce paysage un peu gris où soudain ton sourire
m’éclabousse (Cécile COULON)…

DIFFICILE

Je veux te dire que c’est difficile
de construire quelque chose de nouveau
dont tu ne fais pas partie :
ce n’est pas ta faute, simplement
je ne suis pas assez solide
pour nous porter, nous deux.
Je veux te dire que c’est difficile
d’admettre que je t’aime,
mon amour pour toi est tenace et silencieux.
Nous nous ressemblons trop :
nous avons les mêmes façons d’être furieux,
nous avons les mêmes façons de ne pas répondre,
nous avons les mêmes façons de disparaître
et nous sommes de la même manière
adorablement impertinents et si mignons
et drôles évidemment.
Je veux te dire que c’est difficile
de faire comme si tu n’existais pas.
En vieillissant je sais que mes peurs vont m’aveugler,
que je serai paralysée d’angoisses,
incapable de prononcer certains mots
incapable de revoir certaines personnes,

Voir l’article original 204 mots de plus

Sakura, chant traditionnel

さくら さくら
のやま も さと も
みわたす かぎり
かすみ か くも か
あさひ に におう
さくら さくら
はな ざかり

さくら さくら
やよい の そら は
みわたす かぎり
かすみ か くも か
におい ぞ いずる
いざや いざや
みに ゆかん
sakura sakura
noyama mo sato mo
mi-watasu kagiri
kasumi ka kumo ka
asahi ni niou
sakura sakura
hana zakari


sakura sakura
yayoi no sora wa
mi-watasu kagiri
kasumi ka kumo ka
nioi zo izuru
izaya izaya
mini yukan
Cerisiers, cerisiers,
Sur les collines verdoyantes et les montagnes
Aussi loin qu’on peut voir.
Est-ce du brouillard ou des nuages ?
Parfum dans le soleil du matin.
Cerisiers, cerisiers,
Fleurs en pleine floraison.

Cerisiers, cerisiers,
À travers le ciel de printemps,
Aussi loin qu’on peut voir.
Est-ce du brouillard ou des nuages ?
Parfum dans l’air.
Viens maintenant, viens,
Regardons enfin !


https://fr.wikipedia.org/wiki/Sakura_sakura

Les pots de masse

« L’écran noir de mes nuits blanches »

Jours d'humeur

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Je me demande pourquoi des enfoirés ne trouvent rien de mieux que créer des virus pour enquiquiner le monde du numérique domestique. Que des hackers bidouillent des logiciels pour extorquer de l’argent ou espionner le Pentagone, je comprends sans cautionner, mais que des petits cons et petites connes s’amusent à rendre chèvres les utilisateurs lambda qui ne font qu’écrire des bêtises, classer des photos de famille ou regarder des tutos pour apprendre à faire des tutos, j’avoue que cela me rend furieux. D’ailleurs, j’imagine bien que ce sont les constructeurs d’ordinateurs eux-mêmes qui s’arrangent pour que leurs produits décèdent au contact des bactéries virtuelles.

Petite anecdote véridique. Voici quelques mois, je me suis rendu compte que mes mails étaient lus. La petite enveloppe jouxtant les courriers était ouverte avant que j’intervienne moi-même. Vous imaginez mon angoisse…

Voir l’article original 355 mots de plus

Kaze no denwa

Le téléphone du vent.

C’est une cabine téléphonique étrange, baptisée « le téléphone du vent ». Elle n’est connectée à aucun réseau.

Située dans la préfecture d’Iwate, dévastée par le tsunami de 2011, le téléphone du vent – kaze no denwa – est devenu un phénomène de société. C’est un vieil homme qui a eu l’idée de l’installer dans son jardin, à Otsuchi. 

Ouverte à tous, cette cabine téléphonique attire aujourd’hui des visiteurs de tout l’archipel. Depuis dix ans, des Japonais s’adressent à leurs morts. Certains pleurent, d’autres restent silencieux, submergés par la douleur. Beaucoup de familles n’ont pas retrouvé les corps de leurs proches, emportés par le tsunami.

Au Japon, où montrer ses faiblesses en public relève de l’irrévérence, ce téléphone vers l’au-delà offre un exutoire par la parole aux survivants d’une région anéantie. Filmé sur plusieurs saisons, ce reportage révèle la transformation d’une région traumatisée qui tente de se reconstruire et de se protéger avec la construction d’un mur anti-tsunami, gigantesque barrière de béton qui sépare la mer des hommes sur toute la longueur de la côte Nord du Japon.

https://www.arte.tv/fr/videos/099478-000-A/japon-tsunami-le-telephone-du-vent/

Philippe Jaccottet – Que la fin nous illumine

Décédé dans sa 95 ème année.
« La mort, prochaine ou vague selon son désir,
soit l’aliment de la lumière inépuisable. »

BEAUTY WILL SAVE THE WORLD

Sombre ennemi qui nous combats et nous resserres,
laisse-moi, dans le peu de jours que je détiens,
vouer ma faiblesse et ma force à la lumière :
et que je sois changé en éclair à la fin.

Moins il y a d’avidité et de faconde
en nos propos, mieux on les néglige pour voir
jusque dans leur hésitation briller le monde
entre le matin ivre et la légèreté du soir.

Moins nos larmes apparaîtront brouillant nos yeux
et nos personnes par la crainte garrottées,
plus les regards iront s’éclaircissant et mieux
les égarés verront les portes enterrées.

L’effacement soit ma façon de resplendir,
la pauvreté surcharge de fruits notre table,
la mort, prochaine ou vague selon son désir,
soit l’aliment de la lumière inépuisable.

***

Philippe Jaccottet (né en 1925 à Moudon, Suisse) –  L’Ignorant (Gallimard, 1958)

Voir l’article original